Patrice Rouzière, plasticien,entretient depuis de nombreuses années des
relations privilégiées avec la musique. A Paris, pendant ses études à l'école
Nationale des Arts Décoratifs, ses amis musiciens l'incitent à travailler durant
les répétitions d'orchestre. Depuis son retour à Toulouse, sa ville natale,
l'artiste assiste régulièrement aux répétitions de l'orchestre National du Capitole.
Tutti ! - Tu as engagé la plus grande partie de ton travail autour du thème de la Musique. Qu'est-ce qui t'a amené à t'intéresser à ce sujet ?
Patrice Rouzière - Pendant mes études à Paris, je faisais partie de la Chorale Franco - Allemande et des amis m'ont proposé d'assister aux répétitions d'un orchestre universitaire. La rencontre avec ces musiciens m'a rapidement donné envie de transcrire sur une toile l'émotion que procure un tel spectacle. Lorsque je suis rentré à Toulouse, j'ai demandé l'autorisation de peindre pendant les répétitions de l'Orchestre du Capitole. Depuis, mon travail à évolué mais autant pour mes peintures que pour mes sculptures, ce sont toujours les esquisses que je réalise au moment des répétitions qui me servent de base.
Tutti ! - Concrètement ça se passe
comment ?
P. Rouzière - Je fais un peu partie "des meubles"... Je vais au tableau de service prendre le planning de l'orchestre, jem'installe dans un coin et je travaille en même temps que les musiciens.
Tutti ! - De la lyre des mosaïques antiques aux guitares de Picasso, la musique a été au centre de l'inspiration de beaucoup de plasticiens. Comme pour tes prédécesseurs, tes oeuvres sont pourtant silencieuses ; N'est-ce pas un peu paradoxal de consacrer toute une oeuvre pour donner à voir ce qui finalement, ne peut que s'entendre ?
P. Rouzière - Ce qui me fascine dans la musique, c'est cette sphère dans laquelle elle nous plonge; il n'existe pas d'autre domaine d'inspiration où le peintre est àla fois sollicité par ce qu'il voit et par ce qu'il entend. Une sensation en entraîne une autre. L'émotion que je ressens à l'écoute d'un orchestre, j'essaie de la transcrire sur ma toile. Une correspondance s'établit entre le monde sonore dans lequel je suis plongé, l'image que j'ai de l'orchestre et ce que je peins. J'essaie de retrouver l'écriture musicale, le rythme de la musique, mais dans mon
langage pictural."
Tutti ! - Tu parles d'écriture musicale. Stravinski disait que "la Musique c'est d'abord de la calligraphie". Est-ce que tu établis un lien entre ton travail et le geste du compositeur qui, en même temps qu'il entend, "dessine" son oeuvre.
P. Rouzière - Oui j'ai remarqué par exemple que, pendant une répétition, lorsque les musiciens s'arrêtent, je m'arrête aussi de peindre. Je m'efforce d'être dans la même dynamique que les musiciens. Eux ont un instrument, moi un pinceau. En peignant ce que je ressens, je fixe aussi dans ma mémoire le moment musical qui m'a inspiré telle ou telle esquisse. Lorsque
je retravaille chez moi à partir de ces esquisses, je retrouve mes sensations sonores, comme si l'image que je créais, me permettait de garder la musique en moi.
Tutti ! - Pendant les répétitions, tu travailles souvent à l'encre de chine; c'est là encore pour saisir, comme sous une dictée, l'émotion fugace de la musique?
P. Rouzière - L'encre est un matériau qui court sur la feuille, je dois pouvoir rester dans le... tempo. D'ailleurs, j'essaie de matérialiser cette impression de rapidité du trait dans mes sculptures métalliques.
Tutti ! - Pourtant, un des autres paradoxes de ton travail , c'est précisément la fixation, l'immobilisation sur un tableau d'une activité artistique qui n'existe que dans le mouvement, dans la continuité; on ne peut pas faire "d'arrêt sur image" pendant un concert. Lorsque le rythme s'arrête, il n'y a plus de rythme.
P. Rouzière - Le rythme peut s'exprimer à l'intérieur même de l'image. On peut créer un circuit dans le tableau. La composition peut amener l'oeil à suivre ce circuit et donc à créer un mouvement. Le rythme doit pouvoir s'imposer dans ce
parcours visuel.
Tutti ! - C'est ce que tu veux dire lorsque tu parles de contrepoint ?
P. Rouzière - Oui, la couleur, le trait, la matière employée sont autant de "voix" qui se superposent et qui contribuent à l'harmonie du tableau. L'émotion naît, comme en musique, de l'interaction de différentes écritures.
Tutti ! - C'est curieux, car pour l'instant, tu évoques plus les sensations musicales que le spectacle de la musique, la beauté des instruments ou de la gestuelle des musiciens.
P. Rouzière - L'orchestre m'intéresse
comme support visuel de mes sensations sonores. Par exemple même s'il est présent physiquement, le chef d'orchestre ne m'intéresse pas. Tu remarqueras qu'il ne figure pratiquement jamais sur mes toiles. Il ne joue pas d'un instrument, son corps au contraire de celui des instrumentistes n'est pas une partie intégrante du son. En exagérant, je dirais presque que lorsque je peins, je suis un peu l'anti-chef d'orchestre puisque au lieu d'organiser la partition dans l'espace je fais entrer l'espace musical dans ma partition.
Tutti ! - Est ce qu'il t'arrive de travailler chez toi à partir de musique enregistrée ?
P. Rouzière - Non, je ne peux pas travailler sans repère visuel. Dès que je travaille "de tête", en essayant par la mémoire de retrouver certaines sensations, je tombe toujours dans les mêmes stéréotypes. La lumière très contrastée des salles de concert, l'énergie qui se dégage de l'orchestre, la masse et la diversité des musiciens et des instruments concourent pour moi,mais aussi probablement pour le public à l'émotion musicale. Je ne sais jamais à l'avance ce que je vais peindre lorsque je viens à une répétition. Je ne décide pas à l'avance que je vais étudier tel instrument ou telle attitude. C'est toujours ce que joue l'orchestre qui me guide. Comme toute expression vivante, ce réel qui me sert de support, est imprévisible et tant mieux.
Tutti ! - Pourtant la musique est un art abstrait. Certains peintres comme Kandinsky se sont même intéressés aux techniques de composition musicale pour inventer l'abstraction picturale. Ce qui est intéressant dans ta démarche c'est que tu n'es ni un peintre abstrait, dans le sens où le réel reste toujours présent dans tes oeuvres, ni un peintre figuratif puisque tu ne veux saisir de ce que tu vois que ce qui te permet de transcrire ton émotion. Tu es le peintre du sensible ?
P. Rouzière - Je ne sais pas. Je suis à
l'écoute... Je veux garder la spontanéité de mes sensations, juste une correspondance, un dialogue entre votre musique et ma peinture.
Tutti ! juin 93